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Les grandes années du Bordeaux, vues par une amatrice

par Emma ·
Les grandes années du Bordeaux, vues par une amatrice

J’ai acheté ma première bouteille de Bordeaux un peu au hasard, dans le Monoprix du bas de ma rue, un vendredi soir où j’avais la flemme de réfléchir. Résultat : une bouteille 2017 correcte mais sans éclat, bue debout dans ma cuisine en mangeant des olives. Depuis, j’ai appris à faire un tout petit peu mieux. Pas experte, non. Mais curieuse, oui, et de moins en moins naïve devant un rayon.

Ce que j’ai mis du temps à comprendre sur les millésimes

Pendant longtemps, je lisais « millésime exceptionnel » sur une étiquette et je prenais ça pour argent comptant. Erreur de débutante. La notion de bon millésime, pour Bordeaux, c’est une histoire de météo, de sol, de micro-parcelle – et franchement, d’avis d’experts qui ne s’accordent pas toujours. Tout a commencé pour moi avec mon premier Saint-Estèphe, le début de l’histoire, une bouteille qui m’a donné l’envie de creuser sérieusement le sujet.

Ce qui fait un grand millésime à Bordeaux, c’est grosso modo un printemps pas trop froid, un été chaud mais sans canicule prolongée, et un automne sec au moment des vendanges. Quand tout s’aligne, les raisins arrivent à maturité avec une belle concentration, de bons tannins, et cette acidité qui donne au vin sa tenue dans le verre.

J’ai eu la chance d’aller une fois visiter un château du Médoc avec une amie qui travaille dans l’import. Elle m’a expliqué que le terroir – ce fameux mélange de sol graveleux, d’exposition et de drainage – joue autant que la météo. Deux châteaux voisins peuvent avoir des millésimes très différents. (J’avais la tête qui tournait un peu, mais j’ai hoché du chef avec conviction.)

Mes millésimes Bordeaux préférés, et pourquoi

Je ne vais pas te sortir une liste exhaustive copiée d’un guide Parker. Ce qui m’intéresse, c’est ce que j’ai bu, acheté, ou raté.

2015 et 2016 : le doublé de rêve. Deux années consécutives exceptionnelles, ce qui est rare. Le 2016 est souvent cité comme l’un des meilleurs de la décennie – tannins soyeux, belle garde, prix qui s’en ressentent. J’ai une bouteille de Pomerol 2016 dans mon placard que je garde pour une occasion qui tarde à venir. Le 2015, un poil plus accessible, est parfait à boire maintenant sur un magret ou un gigot.

2010 : le millésime de concentration. Eté chaud, vendanges tardives, vins puissants et structurés. Pas forcément ce que je préfère au quotidien – c’est du vin pour une grande tablée, pas pour un dîner solo devant une série. Mais si quelqu’un t’en offre une bouteille, tu acceptes sans discuter.

2009 : le millésime généreux. Plus charnu, plus accessible jeune. Des arômes fruités prononcés, une rondeur qui plaît à tout le monde. Idéal pour initier quelqu’un au Bordeaux sans le brusquer.

Les années à éviter absolument ? 2013 et 2011, surtout sur les appellations les plus fragiles. Pas infâmes non plus, mais à ce prix-là, on peut faire mieux ailleurs.

2005 : le millésime légendaire de ma génération. Je ne l’ai jamais bu au top de sa forme – quand j’ai commencé à m’y intéresser, les prix avaient déjà explosé. Mais j’en ai goûté un au bureau lors d’un pot de départ, une bouteille apportée par un collègue qui « la gardait depuis dix ans ». Dense, long en bouche, une complexité que je n’avais jamais sentie dans un verre. Voilà pourquoi les gens sont fous du Bordeaux.

Pour aller plus loin dans l’analyse des millésimes récents, j’ai trouvé utile de consulter via ces informations complémentaires un point de vue extérieur qui croise les notes de dégustation avec les conditions climatiques année par année – une bonne façon de recouper ce que racontent les fiches cave.

La différence Rive Gauche / Rive Droite, et pourquoi ça change tout

Un grand millésime de Bordeaux mérite un accord culinaire à la hauteur : j’ai longtemps servi le mien avec ma sauce aux morilles pour accompagner le grand Bordeaux, un mariage qui transforme une simple soirée en moment memorable. Bordeaux, c’est deux mondes séparés par la Gironde. La Rive Gauche (Médoc, Graves, Sauternes) repose sur le Cabernet Sauvignon – des vins plus droits, plus tanniques, qui demandent souvent de la patience. La Rive Droite (Saint-Emilion, Pomerol) mise davantage sur le Merlot – plus de rondeur, plus accessible jeune.

Pour les millésimes chauds comme 2003, la Rive Droite a souvent mieux tiré son épingle du jeu. Pour les millésimes plus frais et équilibrés comme 2016, les deux rives sont au sommet. Bon, après, chacun ses préférences.

Moi, je penche souvent pour la Rive Droite quand je veux boire une bouteille sans attendre dix ans. Et pour la Rive Gauche quand j’organise un dîner et que je veux un peu épater la galerie.

Un mot sur le Sauternes, que j’aurais tendance à oublier : ce vin liquoreux de la Rive Gauche produit en années de noble pourriture est un monde à part entière. Le 2001 est considéré comme exceptionnel. Je n’y connais pas grand-chose, mais j’en ai bu un verre chez des amis sur du foie gras et c’était – comment dire – un moment de silence complet à table. Verdict : sublime. Une exception que je renouvelle une fois par an, pas plus, parce que ça coûte cher et qu’une chose aussi bonne mérite d’être rare.

Comment j’achète du Bordeaux sans me ruiner

Le choix du vin peut vraiment transformer une soirée ordinaire : j’en parle dans mon réveillon où le choix du vin a tout changé, la preuve qu’un bon millésime bien choisi n’a pas besoin d’un budget extravagant.

L’astuce des petites appellations

Les grands noms – Pauillac, Margaux, Saint-Estèphe – sont magnifiques mais inaccessibles au quotidien. Ce que j’ai découvert avec le temps, c’est que les appellations satellites sont souvent les meilleures surprises.

Lalande-de-Pomerol, Fronsac, Castillon-Côtes-de-Bordeaux : des terroirs proches des grandes appellations, des vignerons sérieux, et des prix deux à trois fois moins élevés. J’ai eu une bouteille de Lalande 2014 à 12 euros qui m’a donné plus de plaisir que certains Saint-Emilion Grand Cru à 40.

Quelques règles pratiques

  • Un Bordeaux d’entrée de gamme se boit dans les 3-5 ans. Inutile d’attendre.
  • Un cru classé du Médoc en bon millésime, ça peut tenir 15-20 ans facilement.
  • Conserve les bouteilles couchées, à l’abri de la lumière, idéalement à 14-16 degrés.
  • Et sors le vin au moins une heure avant de le servir, ou mieux, décante-le.

Mon avis sans détour Je préfère une bonne bouteille de Bordeaux à 18 euros d’un millésime correct à une bouteille surcotée à 50 euros qu’on aurait dû attendre cinq ans de plus. Le meilleur vin, c’est souvent celui qu’on boit au bon moment, avec les bonnes personnes.

2020 et après : qu’est-ce que ça donne ?

Le 2020 bordelais est prometteur. Eté chaud, vendanges rapides, vins concentrés avec une belle matière. Les premeurs se vendaient bien, signe que les négociants y croyaient. Je n’en ai pas encore ouvert – trop tôt selon la plupart des avis.

Le 2022 fait aussi beaucoup parler de lui. Encore un été caniculaire, des rendements réduits, mais des vins qu’on dit très denses. L’enjeu pour les prochaines décennies, c’est de voir comment les châteaux s’adaptent au réchauffement climatique : cépages plus tardifs, irrigation raisonnée, vendanges de nuit. Bordeaux change, et c’est une bonne nouvelle.

Ma bouteille de Pomerol 2016 attend toujours dans le placard. Je pense à elle parfois, entre deux réunions au boulot ou le soir quand je rentre tard. Un jour, j’aurai une vraie occasion. Ou alors j’inviterai juste deux amies un dimanche soir, je sortirai les verres corrects, et on débouchera ca sans chichi. Ca vaudra bien n’importe quelle grande tablée.

Portrait d'Emma
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Emma

Je suis Emma, 38 ans, j’écris depuis ma cuisine. Mes obsessions : la pâte à pain qui lève, les vide-greniers du dimanche, les bottines de printemps trop tôt sorties. Tu trouveras ici mes coups de cœur, mes ratés, mes opinions tranchées. Pas de filtre, pas de mise en scène – juste ce que je vois, ce que je vis, ce que j’ai envie de partager avec toi.

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